Le Ministère de la peur - Horologiom Scénario : Lebeault, Fabrice Dessin : Lebeault, Fabrice Couleur : Ralenti, Albertine Zombie, Madie Editeur: Delcourt Parution: 21 septembre 2011
L'imagination au pouvoir ? Scénario : Duval, Fred Pécau, Jean-Pierre Blanchard, Fred Dessin : Mr Fab Couleur : Fernandez, Jean-Paul Couerture : Blanchard, Fred Manchu Editeur: Delcourt Parution: 18/05/2011

JOUR J – L’imagination au pouvoir ?

Si vous avez raté les 5 premières pages : Mai 1968, De Gaulle ne reviendra jamais de Baden Baden. Le vieux général est mort dans un accident d’hélicoptère tandis que Massu a fait sauter les paras sur Paris en pleine insurrection pré-révolutionnaire. Mais pendant les évènements, les affaires continuent, et un ancien sous-officier putschiste d’Alger reconverti dans le grand banditisme participe à un braquage de transferts de fonds pour la Banque de France.

Mai 68 a duré un mois mais ses effets sur la société française se sont prolongés jusqu’à aujourd’hui. Parti d’une révolte étudiante, le mouvement embrasera toutes les tranches de la société : libération sexuelle, éducation, monde de l’entreprise, monde de la culture et des médias. Et il n’est pas un débat actuel sans lequel on ne puisse invoquer les mannes soixante-huitardes, tantôt pour louer l’esprit de mai tantôt pour lui attribuer l’intégralité de nos maux actuels.

Il n’était donc pas inintéressant de consacrer à cette période une uchronie qui supposerait un prolongement révolutionnaire à cette révolte, permettant ainsi d’explorer au plus profond les représentations et fantasmes de l’époque. Il faut louer le talent des scénaristes qui parviennent à godiller subtilement entre le probable et le possible. La période était pré-révolutionnaire selon bon nombre de textes et résolutions de congrès issus de l’extrême gauche post-68, et beaucoup on cru pendant les cinq années qui suivirent que la période était mûre pour une révolution. Le sabordage des maoïste de la Gauche Prolétarienne et la dissolution de la Ligue Communiste d’Alain Krivine par Raymond Marcellin en 1973 finiront par mettre fin à l’agitation étudiante du Quartier Latin. A la manière dont le régime avait fortement vacillé lors de la disparition de De Gaulle à Baden Baden, les gauchistes surpris par leur nouvelle capacité de contestation et de nuisance, n’auront de cesse de vouloir reproduire les évènements de mai pendants les années qui suivirent. Mais quand bien même la guerre civile, que Serge July appelait de ses vœux au début des années 70, se serait produite, on peut se demander quel débouché politique auraient imaginé les dirigeants politiques des différentes factions en présence à cette guerre « classe contre classe ».

Duval et Pecau imaginent que succède, à une guerre insurrectionnelle de 2 ans, une constituante chargée de fonder les institutions d’une nouvelle république. Ils y placent des hommes politiques qui marquent encore aujourd’hui par leur action la scène politique. Mitterand le florentin, à une époque où il croit plus aux forces de l’intrigue qu’à celle de l’Esprit qu’il évoquera bien plus tard lors de ses derniers vœux aux français, est prêt à sortir du bois pour reprendre la main sur le jeu politique. Daniel Cohn-Bendit, avec son capital de sympathie dont il a toujours su bénéficier, est comme un poisson dans les eaux troubles de ce scénario et, au milieu des intrigues de cour, il parvient à opérer l’alliage entre les radicaux et les partis dits responsables. Chirac, quant à lui, rode autour des allées du pouvoir et attend son tour. Ce rapprochement, au sein de cette constituante fictive entre différents personnalités politiques qui mirent en réalité des décennies à se rencontrer ou à parvenir au pouvoir, opère comme un condensé des récentes années de la cinquième république, synthétisant le désenchantement progressif de la majeure partie de la société lorsqu’aux sirènes d’usine succéderont les sirènes libérales.

Le hold up des barbouzards aurait pu être éliminé de l’histoire et les auteurs auraient pu se consacrer d’avantage aux arcanes de la politique, mais sans doute ont ils voulu garder un des caractères de la série J : une histoire insérée dans un contexte historique général fictif et non pas une hypothèse historique comme sujet principal. Cependant les auteurs en profitent pour pousser le plus loin possible les délires architecturaux de l’époque au point de faire passer pour fortement déficiente l’imagination des concepteurs du Centre Pompidou. tout cela comme si Christo, Wahrol et Costy avaient un crédit illimité auprès de la Mairie de Paris pour financer leurs projets extravagants. Maisons bulles, couleurs acidulées et personnages dessinés à la manière de Caza pullulent dans des mises en scènes paroxysmiques dépassant les projections les plus folles de l’époque, et ce n’est pas un des moindres mérites de cette bande dessinée de nous faire voyager dans cet univers.

Lafigue

Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) Auteur : Glidden, Sarah Scénario : Glidden, Sarah Lettrage : Phong-Vu Traduction : Soubiran, Fanny Editeur: Steinkis Parution: 11 mai 2011

Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins)

Si par mégarde vous avez sauté les 10 premières pages : Sarah, jeune américaine d’origine juive, entame un voyage de 10 jours en Israël. Alors qu’elle ne cache pas son hostilité envers la politique israélienne vis à vis des palestiniens, ce voyage, organisé par le Taglit, programme mondial dédié à la découverte d’Israël et tourné vers les jeunes juifs du monde entier, confronte sérieusement Sarah avec ce qu’elle connait d’Israël et de sa situation.

Les ligne claires et les couleurs délavées du récit contrastent avec le bouillonnement intellectuel de la jeune Sarah Glidden. Quand on feuillette rapidement l’ouvrage, ce récit de voyage au dessin aéré pourrait presque paraître paisible si le sujet ne venait à porter sur un des lieux les plus controversés de la planète, source de bon nombre de passions politiques : Israël. En effet l’apparente fraîcheur graphique entre en résonance avec la paix des lieux visités par Sarah mais laisse une étrange impression à la redécouverte des innombrables conflits qui se sont succédés depuis 2000 ans sur un territoire grand comme trois départements français.
Forte d’un soutien qu’elle pense indéfectible pour la cause palestinienne, Sarah est très réticente à entamer ce voyage promu par une agence se dévouant à faire découvrir Israël aux jeunes juifs du monde entier. Elle appréhende le risque d’avoir à subir un discours empreint de propagande et sans doute sait elle déjà que la proximité qu’engendrera fatalement son petit périple avec les protagonistes risque de faire vaciller ses convictions pro-palestiniennes. Toutefois elle désire sincèrement jouer le jeu du voyage initiatique et souhaite même nouer un lien charnel ou mystique avec ce pays, elle qui n’est absolument pas pratiquante et qui doute de son attachement au peuple juif. Luttant contre une possible auto-déconstruction politique qu’elle redoute, l’héroïne bombarde de questions tous les israéliens qu’elle rencontre, quitte à agacer ses compagnons de voyages, qui se contenteraient bien des simples plaisirs du tourisme organisé et du discours que leur sert leur tour operator. Progressivement ses lignes intérieures bougent. Elles tremblent même quand elle découvre le désenchantement des pionniers des kibboutz contraints de privatiser une partie de leurs structures et d’individualiser leurs modes de vie. Que leur répondre quand ceux-ci déclarent : « nous avons vécu votre rêve ». Notre jeune voyageuse est mal à l’aise devant des soldats plus jeunes qu’elle. Émue par les militants de la paix, elle souhaite se donner toutes les chances d’un jugement politique éclairé en tentant d’aller de l’autre côté du mur israélien. Il lui sera néanmoins très difficile de discuter directement avec des arabes et son voyage demeurera inachevé.
L’angle principal de cet ouvrage est bien la mise à l’épreuve de ses propres convictions politiques. Le choix du titre révèle sans doute la modestie de l’auteure dans le traitement du sujet et renvoie à une relative inexpérience politique cependant que l’ensemble est d’une sincérité parfaitement exemplaire.

Lafigue

L'armure du Jakolass Scénario : Larcenet, Manu Christin, Pierre Mézières, Jean-Claude Dessin : Larcenet, Manu Couleur : Pourquié, Jeff Editeur: Dargaud Parution: Octobre 2011

L’armure du Jakolass

Si le libraire ne vous a pas vendu les 5 premières pages : Comment transformer la pire des épaves de bar en célèbre voyageur spatio-temporel ? Se rendre sur la la planète prison Walawalla et retirer son armure à l’invincible Jasperian le Jakolass.

L’utilisation de plusieurs dessinateurs et scénaristes pour une série est monnaie courante. Les dessinateurs peuvent se réunir facilement pour rendre hommage à une série : les anciens se souviennent de « Baston Labaffe » ou de « Rocky Luke, l’homme qui se tire plus vite que son ombre ». Ceux-ci sont parfois invités à faire des apparitions comme par exemple ils l’avaient fait pour la série Adèle Banc-Sec, dans l’album « Tous des monstres », où Tardi avait invité plusieurs grands noms de la bédé à venir dessiner les différents monstres qui avait terrorisé l’enfance de certains des personnages. Les détournements de série sont également très courants : on ne compte plus les Schtroumpfs pour « adultes only » qui circulent sous le manteau ou plus récemment « les aventures de Philip et Francis » parodiant Blake et Mortimer.

Il est en revanche rare de voir un croisement entre deux séries. La réponse est probablement dans la difficulté de l’exercice. On se souvient de la présence du personnage de Fantasio dans le monde de Gaston Lagaffe, qui est déjà une forme de mixage, mais somme toute dans un univers homogène puisque les deux séries étaient dessinées par Franquin et coexistaient déjà au sein du journal Spirou. Mais quoi de commun à première vue entre « Valerian » de Christin et Mézières et « Chez Francisque » de Larcenet ? Peu de chose à priori n’est ce pas ? L’idée est tellement peu évidente que Manu Larcenet explique sur (blog bd du parisien) que le croisement avec « Chez Francisque » s’est fait parce qu’il ne parvenait ni à dessiner Valérian ni à lui trouver un vocabulaire humoristique qui lui fut propre. Il a donc décidé de passer par un personnage qu’il maitrisait et qui dispose déjà de ressorts comiques. Cela aurait pu tomber sur le désormais trop rare Bill Baroud mais le choix s’est porté sur un des personnages de « Chez Francisque ».

L’idée de confier cet exercice à Larcenet était loin d’être une folie car ce dernier a toujours su naviguer entre plusieurs univers : l’humour de chez Fluide Glacial, l’autobiographie, le strip, le fantasy, le roman graphique. Le choix d’une série achevée diminue également l’enjeu pour l’éditeur Dargaud. Valérian est déjà une série culte et il n’y aura pas d’autres albums. Mais comment pouvait on relier ces deux univers éloignés. L’humour étant le chemin le plus court entre deux hommes, il l’a été également entre les deux séries. Larcenet a utilisé comme entremetteur les Shingouz, qui se distinguaient dans la série initiale en étant presque la seule touche humoristique, de par leur allure et leur méthodes commerciales douteuses. Albert, élément stabilisateur conserve dans la présente adaptation son rôle de mentor et varie peu par rapport à l’original, tandis que René, en provenance directe de son rade, fait merveille surtout après un delirium tremens soigné à coup de pastis dosés façon légionnaire. On citera, parmi les nombreuses situations comiques, la scène sur Kaouss V, seul débit de boissons alcoolisées de toute la galaxie : la séquence rappelle une autre scène dans Star Wars où Jan Solo est obligé de jouer du sabre laser ; ambiance lourde dangereuse des clandés remplis d’extra terrestre aux mines patibulaires, mais que René grâce à sa verve de pilier de comptoir égaie avec superbe.

Les auteurs de Valérian on eu la bonne idée de donner carte blanche à Larcenet avec quelques conditions : ne pas se contenter de faire une déclinaison de l’original, ne pas entrer dans l’hommage trop appuyé et ne pas reprendre à l’identique le dessin de Mézières. Larcenet utilise cette liberté, habitué qu’il est à manipuler des univers déjà très variés, et semble se régaler en créant librement toutes sortes de créatures et en enchaînant nombre de situations comiques.

On retrouve les décors désertiques de « Lazarr », l’ambiance de geste de « Donjon », et le prisonnier que rencontre René sur la planète prison rappelle l’ermite du « Retour à la terre ». Les personnages sont toujours très expressifs et très dynamiques alors que le trait légèrement ondulé du dessin et le nombre réduit de lignes de mouvements plutôt petites pourraient créer l’effet contraire. Le travail de colorisation se coule parfaitement et parvient à suivre le dessin changeant de Manu Larcenet, tantôt rempli d’ombres, parfois très dense lorsqu’il s’agit de décors, d’autres fois encore composé de tampons, ou à d’autres endroits pouvant tendre vers une ligne plus claire.

Rassurons les aficionados de l’original. L’album ne désacralise pas complètement Valérian puisque dans l’histoire son corps inerte est placé sous écrin comme le sont tous les titres des aventures de Valérian désormais. Ne pas hésiter donc à offrir ce très bon album à un puriste.

Lafigue

Une bavure bien baveuse Scénario : Sokal, Benoît Dessin : Sokal, Benoît Regnauld, Pascal Editeur: Casterman Parution: 19 octobre 2011

Une bavure bien baveuse

Si vous avez raté le début : Pour une fois ce n’est pas le lapin de Garenne qui se fait tirer comme un lapin de garenne. Au contraire ce dernier est à l’origine d’une bavure policière. Heureusement un canard mène l’enquête.

Gare au Garenne ! En effet, plus habitué à se faire tirer au fusil qu’à tirer lui même, il commet une boulette aux conséquences fâcheuses. Quand il s’agit d’une boulette policière on a pris l’habitude de parler de bavure, particulièrement quand le bavuré finit au cimetière, ce qui est le cas ici.

Au bout du vingtième volume des aventures de Canardo, on se demande ce qui nous rend le plus désabusé des palmipèdes de la bande dessinée si attachant. Comment pouvons nous être enchantés par cet univers si désenchanté ? Est ce le bestiaire qui l’entoure ? Il en est de plus éclatants tels que Blacksad, ou bien celui de Walt disney tout simplement. Alors qu’est ce qui fait le charme de cette série ? Il est bien possible que la réussite de cette œuvre réside finalement dans le regard de Canardo : lourd, fatigué et chargé d’un bon quintal d’humanité rehaussé d’un frisottement malicieux qui envoûte les femmes les plus belles malgré l’âge avancé de notre détective, une petite taille que lui impose son état de canard et une condition physique qu’on suppose bien au delà du déplorable, au vu de tout l’alcool ingurgité et de la multitude de cigarettes fumées depuis trente ans. Les yeux de Canardo possèdent le bleu du ciel qui manque aux villes du nord dans lesquelles se déroulent ses enquêtes permettant à l’auteur de décliner toutes les nuances du gris de la palette. Notre détective, béatifié par des hectolitres de bourbon, pourtant conscient des turpitudes du monde, pardonne presque toujours. Débonnaire comme personne, ce canard est bon.

Lafigue

Tu mourras moins bête - La science, c'est pas du cinéma ! Editeur: Ankama Éditions Parution: 22 septembre 2011

Tu mourras moins bête – La science, c’est pas du cinéma !

Le résumé en très gros : Stevan Segal parviendra t-il à équilibrer l’équation stœchiométrique qu’il a sous les yeux tout en sautant en parachute de la ionosphère ?

Armée de son dessin, à mi-chemin entre Raiser et Luz, et d’un solide sens du questionnement tous azimuts, Marion Montaigne prend son petit bâton de pèlerin de la science pour nous délivrer son message : « la science c’est pas du cinéma ! ». Elle aurait pu intituler son livre « La techno c’est pas de la rumba » ou « tiens voilà du boudin  » mais cela aurait quelque peu dénaturé son propos et possiblement distrait le lecteur.
Forte de ce titre explicite, elle déroule une série de questionnements quasi-enfantins. Je défie cependant quiconque de ne pas s’être posé ce genre de questions il y moins d’un an. On citera : « Où dois je tirer sur un corps pour qu’il survive à la balle ? » ; « Quand pourra-t-on acheter des sabres lasers sur e-bay ? » ; « Pourquoi ne donne-t-on pas de parachute dans les avions? ». Toute une série de situations cinématographiques sont traitées comme celle de la taille des silencieux sur les armes de précision ou de la pertinence médicale quand au fait de se recoudre soi même en pleine jungle après s’être pris une demi douzaine de balles de Kalachnikov. La série « Les experts » est passée au tamis et il ne reste de cette dernière qu’un divertissement parsemé d’erreurs voire d’aberrations scientifiques. Malgré l’humour et le ton bon enfant, on sort un peu piteux de la lecture de cet album, en se disant que cinéma et télévision nous on fait avaler bon nombre de couleuvres irrationnelles depuis notre naissance. Un livre salutaire en toute droite provenance de la blogosphère.

Lafigue

PS : on peut retrouver les dernières planches de Marion Montaigne sur http://tumourrasmoinsbete.blogspot.com/

Le policier qui rit Scénario : Seiter, Roger Dessin : Viot, Martin Couleur : Viot, Martin Editeur: Casterman Parution: septembre 2011

Le policier qui rit

Si vous avez raté le début : La police suédoise découvre un bus dont les passagers sont criblés de balles. Le commissaire Martin Beck, chargé de l’enquête découvre avec stupeur que l’une des victimes n’est autre que l’un de ses enquêteurs.

Depuis les invasion normandes, on avait appris à s’inquiéter à la vue de drakkars vikings sur les côtes. Après la sortie du film Festen, on s’était dit que les danois avaient un curieux sens de la famille. La trilogie Millenium de Stieg Larson pouvait amener à s’interroger sur les règles du tutorat en Suède. Cette adaptation d’un polar écrit par Maj Sjöwall et Per Wahlöö se devait donc, en principe, de faire honneur à la réputation de glauque, d’horreur et de tripaille dont semblent être friands les auteurs de fictions scandinaves.
Cela commence plutôt bien. En effet le départ de ce roman se situe sur la scène de crime : la cabine d’un bus dont les passagers baignent dans le sang après avoir été mitraillés. On pense dès lors, avec nos habitudes de lecteur d’aujourd’hui, à un crime aveugle commis par on ne sait quel fou psychotique. Seulement le roman qui a servi à cette adaptation a été écrit il y a quarante ans, à une époque où les serials killers n’avaient pas complètement envahi livres et séries policières. Il va donc falloir aux enquêteurs se creuser un peu plus les méninges et mettre un peu de cohérence au milieu de ce carnage. C’est l’occasion pour les auteurs de détailler le travail de fourmi, lent, bien souvent ingrat que les policiers de la ville de Stockholm doivent fournir pour espérer aboutir : enquêtes de voisinage, expertises scientifiques, filatures, consultations d’archives. On quitte le domaine de l’hémoglobine pour entrer dans le détail de l’enquête proprement dite.
De plus avec un pareil titre, le lecteur s’attend par antithèse à un héros sinistre. Mais heureuse surprise, il ne l’est pas tant que ça et il faut reconnaitre que le commissaire est parfois à deux doigts d’être guilleret, ce qui vient relever l’ambiance grise et hivernale que restitue bien Martin Viot par son dessin.
Reconnaissons qu’on est un peu dérouté et qu’on en viendrait presque à regretter une petite scène de torture ou de découpage de corps ligoté déci delà.

Lafigue.

Pour en finir avec le cinéma Auteur : Blutch Scénario : Blutch Editeur: Dargaud Parution: 9 septembre 2011

Pour en finir avec le cinéma

De quoi s’agit t’il : Blutch explore le cinéma et tente, à travers quelques gueules et scènes d’anthologies diverses, de comprendre ce qui irrépressiblement l’obsède dans le 7eme art.

Contrairement à ce que peut laisser croire le titre, Blutch est un fou de cinéma au point d’y consacrer un roman graphique. Son propos n’est pas de rédiger un essai théorique sur l’art cinématographique mais plutôt d’user des procédés du 9eme art pour exposer ce que représentent pour lui ces milliers d’heures consacrées à étancher sa soif d’images.
L’album est un peu comme une série de rushs visionnés sans montage particulier : pas d’histoire unifiante au fil des pages. Simplement les divagations d’un personnage, qu’il représente un peu usé par les années, franchement ravagé par de trop nombreuses séances dans les salles obscures, et pérorant ses considérations tantôt à sa femme tantôt à la face de pas grand monde.
Ce que révèlent ces quelques méditations est assez déroutant. Le cinéma n’est il pas finalement une activité qui consiste en dernière analyse à voir vieillir les acteurs ? Le cinéphile exercerait donc une activité sans guère plus d’intérêt que celle de parcourir un album de famille ? Est-ce là le simple point de vue plastique, réducteur, du dessinateur ? On pourrait le croire quand on découvre ses efforts déployés à dessiner, usant du trait large qu’on lui connait, sous toutes les coutures et à tous âges, Burt Lancaster ou bien Kirk Douglas. Pas aussi simple, quand on sait l’émoi que peut provoquer la disparition de certains acteurs : qui pourrait nier qu’il n’a pas été au moins une fois d’avantage affecté par la mort d’une vedette de cinéma que par celle de quelque proche. C’est cette proximité avec ces êtres de pellicule qu’interroge l’auteur, au travers d’une œuvre de prime abord déroutante, mais qui mérite largement un effort de lecture.

Lafigue

Lorenzaccio Auteur : Penet, Régis Scénario : Penet, Régis Editeur: 12bis Parution: septembre 2011

Lorenzaccio

On imagine souvent le mouvement romantique comme le paroxysme de la sensiblerie autour duquel pullule une armada de chochottes fondant en larmes à la moindre vue d’une aile de papillon. En dehors de toute considération de style où je ne m’aventurerai pas, c’est peut être la violence extrême des sentiments qui caractérise le mieux ce courant littéraire.
L’adaptation de l’œuvre de Musset illustre ce déferlement des conflits intérieurs et capte l’antagonisme incessant entre la volonté d’atteindre les plus beaux idéaux et le tangible d’un insidieux renoncement. Lorenzaccio, jeune, beau, patricien, élevé dans l’idéal républicain, se met cependant au service du tyran sans qu’on comprenne véritablement ses raisons. Il se moque du manque de courage des habitants de Florence, il raille les partisans de la république autant qu’il se rit avec perversité de la pudeur de jeunes femmes nubiles qu’il livre sans vergogne à son maître. Son teint livide rappelle celui du clown blanc qui se permettrait toutes les extravagances, son impertinence celle du bouffon du roi et ses yeux gorgées d’alcool et son regard triste viennent à renforcer l’ambiance lourde et malsaine qui suit son passage. Peut être s’est il lié au despote car seul ce dernier est capable de mettre à nu la Vérité, d’une part par sa débauche qui exonère de toute convention sociale, d’autre part par la peur qu’il distille et la répression qui révèle les hommes à eux même en éprouvant leur courage. Cette recherche de l’idéal de la Vérité passe donc par sa mise au service du Mal.
L’histoire se déroule dans la Florence du XVIeme siècle mais Regis Penet parsème ses planches de détails rappelant le XIXeme siècle, permettant au thème ainsi exposé du pouvoir corrupteur de parvenir jusqu’à nous. Le ton est souvent glaçant, voire sinistre sans que le style poétique de Musset dont la présente adaptation cite quelques vers ne rende l’ensemble ampoulé. Les fans de bande dessinée se rappelleront de l’ambiance décadente de fin de règne qui emplit l’album de Thorgal « la chute de Brek Zarith ». Ils retrouveront un peu le dessin de Philippe Delaby et les couleurs de Jérémy Petiqueux dans la série Murena. Le graphisme dans son ensemble est de très grande qualité et s’accorde très bien à l’œuvre originale.

Lafigue

3'' Auteur : Mathieu, Marc-Antoine Scénario : Mathieu, Marc-Antoine Editeur: Delcourt Parution: 7 septembre 2011

3 »

De quoi s’agit t-il : trois secondes, il n’en faut pas plus à la lumière pour ricocher dans tous les coins de la ville et permettre au lecteur de suivre le fil d’une intrigue policière à travers de multiples reflets

En ces temps troublés où les neutrinos font des queues de poissons aux photons lumineux dans de gigantesques accélérateurs de particules, les trois secondes que durent cette histoire sont une éternité pour qui sait les exploiter. Ce temps court, mais relativement long pour une particule, permet à Marc Antoine Mathieu de nous insérer dans cet intervalle temporel 69 planches composées de 9 vignettes toutes du même format carré identiques au carré du format de l’album (ne cherchez pas une formule de mathématique dans la phrase il n’y en a pas)

On retrouve ici le goût de l’auteur pour les expériences graphiques, les nombres et la métaphysique qu’il avait déjà développés dans sa précédente œuvre, Dieu en personne, qui lui avait valu le Grand Prix de la Critique. La mise en abîme du format carré installe le lecteur en vision subjective, en le mettant à la place de ce photon lumineux, de cette lumière qui va rebondir de miroirs, en vitres et nombreux autres objets réfléchissants pour nous permettre d’observer la scène principale de l’histoire sous de multiples angles. La lumière par de multiples détours collecte toute une série d’information permettant au lecteur d’appréhender petit à petit l’intrigue. Les trajectoires successives sont dus aux hasard qui place les objets réfléchissants sous certains angles mais rien n’est laissé au hasard dans la construction de l’histoire. L’auteur habilement, fait repasser la lumière à certain mêmes endroits pour marquer l’écoulement du temps, procédé qui lui permet d’ajouter un peu plus de narration qu’une action totalement simultanée ne l’aurait permise.

Pas de couleur venant troubler la circulation de notre particule et qui l’empêcherait de faire la lumière sur cette intrigue : du noir, du blanc, du clair, de l’obscur et c’est tout. Mais cette lumière ne se fait pas sans un sérieux effort de concentration du lecteur qui devra ordonner toutes ces bribes d’information pour ré-assembler l’histoire. Il y a un risque de découragement pour qui les tentatives formelles rebutent un peu, cependant on est pas encore dans la complexité ou le grand n’importe quoi (selon qu’on soit fan ou pas) d’un film de David Lynch. En cas de migraine quelques esprits alertes peuvent fournissent quelques sérieuses explications sur le site de Delcourt.

Déjà comblés par la version papier, nous sommes invités à doubler cette expérimentation graphique en allant visionner l’animation électronique de l’album sur le site de la maison d’édition Delcourt, moyennant la saisie d’un code disponible sur l’album papier : http://www.editions-delcourt.fr/3s/

Lafigue

La condition des crabes - La marche du crabe Auteur : De Pins, Arthur Scénario : De Pins, Arthur Editeur: Soleil Productions Parution: 24 novembre 2010

La condition des crabes – La marche du crabe

De quoi s’agit-il : Les crabes de l’estuaire de Gironde sont condamnés depuis des milliers années à marcher droit. Mais la jeune garde a décidé de renverser l’histoire.

On appréhende un peu en démarrant la lecture de La marche du crabe. On a en effet déjà vu bon nombres d’auteurs de BD ne pas hésiter à raconter les aventures d’une moule, d’un bigorneau voire d’une amibe pour les plus radicaux de la profession. Mais en général c’est un format de strip qui est utilisé pour ce genre décalé au cent millième degré. Trois cases sont suffisantes, une page à la rigueur pour savourer les aventures captivantes d’un mollusque et apprécier ses considération sur la crustacitude.

Arthur de Pins n’hésite pas. Après avoir réalisé un court métrage sur la même histoire en 2004 et remporté pour celui-ci le prix du public au festival du fim d’animation d’Annecy, c’est un album entier qu’il consacre aux aventures d’une espèce de crabe. Il se rajoute une difficulté : cette espèce est incapable de ne se déplacer autrement qu’en ligne droite d’avant en arrière, condamnée à ne voir que le même chemin toute sa vie de crabe, si tant est qu’existent des obstacles infranchissables aux extrémités de celui-ci. Cette contrainte de départ que s’impose le scénariste lui permet de dévider une histoire originale fourmillant de créativité. Son dessin bien reconnaissable, tout en ligne claire et aplats qui donne l’impression de collages multiples renforce le ton tragi-comique et absurde de la condition de ces petites créatures se faisant régulièrement malmener par des tourteaux, des homards, ou encore par des plagistes négligents susceptibles à tout bout de champ de les écraser avec leur pieds truffés de doigts.

L’auteur crée quelques personnages intéressants comme ce militant écologiste, barbu, toujours enthousiaste, sûr de lui et près à fournir une multitude de réponses savantes aux question que lui adresse sa progéniture. Bref le prototype du gars pour lequel on a du mal à en pincer (difficile de résister à un calembour parfois). Arthur de Pins parvient même à ménager un suspense terrible alors qu’une vertigineuse révélation en forme de questionnement existentiel est faite au lecteur en fin de ce présent volume.

Un long métrage adapté de cette série est en préparation. En voici le teaser.

Lafigue


LA MARCHE DU CRABE TEASER 01 VF par Mister3ZE

L'art de voler Scénario : Altarriba, Antonio Dessin : Kim Traduction : Carrasco, Alexandra Editeur: Denoël Parution: 10 mars 2011

L’art de voler

Si vous avez raté le début : Le père d’Antonio Altarriba s’est réellement suicidé à 90 ans. Son fils raconte, en se substituant narrativement à son père, l’histoire de ce dernier depuis son enfance en Aragon dans l’Espagne pauvre et agricole du début du siècle jusqu’à la guerre civile.

Difficile de refermer cet ouvrage sans imaginer le nombre de renoncements qui ont parsemé la vie d’Antonio Altarriba. Difficile de ne pas ressentir l’amertume du héros de cette histoire qui n’en pas vraiment une, puisque que c’est bien la vie réelle d’un homme qui est ici exposée. Plus qu’exposé, le parcours d »Antonio est disséqué jusqu’à l’écoeurement.

Né dans l’Espagne agricole et pauvre du début du siècle, Antonio ne rêve que de conduire une Hispano-suiza. La guerre civile lui en donnera l’occasion comme elle lui donnera l’occasion de côtoyer la peur, la mort, la camaraderie, la bêtise militaire, l’impudence des convertis au fascisme. Plus victime des événements que véritable instigateur de ces derniers, Antonio est balloté au gré de son existence, et malgré sa participation à la grande histoire, il ne donne pas l’impression d’être un grand héros. D’ailleurs le veut il vraiment ? Son engagement chez les Républicains se fait au départ plus par révolte contre les brimades des soldats de sa brigade que par réelle conviction idéologique. Comment pourrait il en être autrement pour un garçon qui a à peine connu l’école ? Cependant la franche amitié des soldats défenseurs de la République et leur refus d’être les simples pions d’une hiérarchie ou de prendre celle-ci au dernier vont durablement marquer Antonio. Honnête, travailleur, loyal, Antonio va devoir au gré des revirement de l’histoire apprendre le mensonge, l’hypocrisie et le double jeu. Son instinct de survie lui permettra toujours de rebondir mais la vie ne l’épargnera jamais.

Le dessin semi-réaliste, approchant un peu de celui de Crumb, se prête très bien à cette biographie faisant sans cesse des allers retours entre la grande et la petite histoire, faite, elle, essentiellement de préoccupations matérielles au jour le jour. Le noir et blanc renforce l’austérité d’un propos jamais ennuyeux. On regrettera que l’auteur a un peu trop usé de la psychanalyse dans le premier chapitre ce qui déshumanise un peu les relations père-fils de l’auteur. L’ouvrage demeure somptueux et on ne peut rester indifférent à cette vie, celle d’un homme auquel le vingtième siècle n’aura rien épargné.

Lafigue

Paname - Univerne Scénario : Morvan, Jean-David Dessin : Nesmo Editeur: Soleil Productions Parution: juin 2011

Paname – Univerne

Nesmo nous offre un Paris à cheval entre l’esthétique urbaine de la fin du dix-neuvième siècle et le gigantisme que seul notre époque permet. Il a du feuilleter les anticipations de ce que serait le Paris aujourd’hui imaginé par nos ancêtres. Fortement imprégnés par la 2eme révolution industrielle et ses avancées techniques, les auteurs créent une ville où les styles d’Eiffel, de Guimard, d’Haussmann et de l’Art Déco se télescopent avec des envolées architecturales futuristes. Les ballons dirigeables ressemblent à des baleines, les habitants de la ville ont l’élégance de la belle époque et tout est fait pour rappeler l’empreinte de Jules Verne au fur et à mesure de l’histoire. Cette cité, rassurante par sa haute avancée technologique, belle de par ses lignes est véritablement un personnage à part entière de cette histoire.

L’héroïne à laquelle pétroleuses et suffragettes pourraient décerner un certificat de conduite féministe, toute en gouillarie, se rit bien de la mâle mégalomanie de monsieur Tesla qui, ici, ne se contente pas d’explorer les propriétés des champs magnétiques mais lance la Teslavision, c’est à dire la télévision mondiale. Les célébrités de la fin du siècle dernier sont ainsi placées dans de multiples variations que cette uchronie pousse à l’envie. Les couleurs en aplat faites sur ordinateur et le dynamisme du trait viennent renforcer cette effet de contraste entre passé et futur. On préférera les tons chauds du début aux turquoises employés dans les scènes de fin pendant les combats. Les auteurs n’hésitent pas à utiliser le procédé des vignettes obliques pour les scènes d’action ou à poser des vignettes sur une image de fond. Ceci témoigne d’un bon sens de la mise en page et du découpage à opérer pour assurer la meilleure narration possible.

Que la suite advienne et vite.

Lafigue.

Concurrence déloyale - Le tueur Scénario : Matz Dessin : Jacamon, Luc Couleur : Jacamon, Luc Parution: 11 mai 2011

Concurrence déloyale – Le tueur

Difficile de se renouveler quand on a déjà disserté trois à quatre fois sur la série du tueur. Et pourtant à chaque album, l’œil découvre une nouveauté qui le régale graphiquement. On pourra pour ce volume citer la planche où le tueur marche dans la désert : les perspectives et la façon de colorier le désert réjouissent. Le trait de Jacomon tantôt fin, tantôt épais, parfois en pointillé constitue un des points d’observation de son style désormais bien installé dans le paysage de la bande dessinée.

Cet album plus bavard qu’à l’accoutumée ne contient étrangement qu’une seule scène d’action. Il est également l’occasion d’une certaine forme de notabilisation du Tueur qui va désormais avoir un peu de mal à nous dérouler, au fil de l’histoire, ses considérations anarcho-cyniques sur le monde et les hommes. Attendons de découvrir la suite pour voir quelle sera la justification idéologique de ce tournant.

Lafigue

Contre le reste du monde - Les frères Zimmer Auteur : Mahot, Jeremy Scénario : Mahot, Jeremy Editeur: Delcourt Parution: 01 juin 2011

Contre le reste du monde – Les frères Zimmer

Jeremy Mahot, ingénieur informatique de formation met dans cet ouvrage la géométrie et le minimalisme au service de la blague. Il décide ici de travailler avec des formes simples auxquelles deux bons yeux expressifs et une bouche habilement placée viennent insuffler de l’humanité. Dès lors, cubes, sphères, gélules prennent vie dans une ville stylisée. Le grain des couleurs et les quelques ombres posées ça et là suffisent à contrer la froideur qu’aurait pu développer ce style graphique tout en palette numérique.

De bons gags construits sur une page sont reliés entre eux par un fil conducteur allant des relations en entreprises à l’échec des relations amoureuses en passant par les obsessions des des deux protagonistes. L’auteur joue même de l’auto-dérision sur ses choix graphiques en emmenant ses personnages scruter de l’art abstrait qui, quand bien même de leur nature cubiste ou vasariliesque, les laisse absolument froids.

L’ensemble donne une impression d’épure tant d’un point de visuel que quant aux petites histoires elles même, ce qui n’est absolument pas désagréable en cas d’esprit saturé. Sans doute une des très bonnes surprises de cette année.

Lafigue