L'imagination au pouvoir ? Scénario : Duval, Fred Pécau, Jean-Pierre Blanchard, Fred Dessin : Mr Fab Couleur : Fernandez, Jean-Paul Couleur : Blanchard, Fred Manchu Editeur : Delcourt Collection: Neopolis Parution : 18/05/2011

JOUR J – L’imagination au pouvoir ?

Si vous avez raté les 5 premières pages : Mai 1968, De Gaulle ne reviendra jamais de Baden Baden. Le vieux général est mort dans un accident d’hélicoptère tandis que Massu a fait sauter les paras sur Paris en pleine insurrection pré-révolutionnaire. Mais pendant les évènements, les affaires continuent, et un ancien sous-officier putschiste d’Alger reconverti dans le grand banditisme participe à un braquage de transferts de fonds pour la Banque de France.

Mai 68 a duré un mois mais ses effets sur la société française se sont prolongés jusqu’à aujourd’hui. Parti d’une révolte étudiante, le mouvement embrasera toutes les tranches de la société : libération sexuelle, éducation, monde de l’entreprise, monde de la culture et des médias. Et il n’est pas un débat actuel sans lequel on ne puisse invoquer les mannes soixante-huitardes, tantôt pour louer l’esprit de mai tantôt pour lui attribuer l’intégralité de nos maux actuels.

Il n’était donc pas inintéressant de consacrer à cette période une uchronie qui supposerait un prolongement révolutionnaire à cette révolte, permettant ainsi d’explorer au plus profond les représentations et fantasmes de l’époque. Il faut louer le talent des scénaristes qui parviennent à godiller subtilement entre le probable et le possible. La période était pré-révolutionnaire selon bon nombre de textes et résolutions de congrès issus de l’extrême gauche post-68, et beaucoup on cru pendant les cinq années qui suivirent que la période était mûre pour une révolution. Le sabordage des maoïste de la Gauche Prolétarienne et la dissolution de la Ligue Communiste d’Alain Krivine par Raymond Marcellin en 1973 finiront par mettre fin à l’agitation étudiante du Quartier Latin. A la manière dont le régime avait fortement vacillé lors de la disparition de De Gaulle à Baden Baden, les gauchistes surpris par leur nouvelle capacité de contestation et de nuisance, n’auront de cesse de vouloir reproduire les évènements de mai pendants les années qui suivirent. Mais quand bien même la guerre civile, que Serge July appelait de ses vœux au début des années 70, se serait produite, on peut se demander quel débouché politique auraient imaginé les dirigeants politiques des différentes factions en présence à cette guerre « classe contre classe ».

Duval et Pecau imaginent que succède, à une guerre insurrectionnelle de 2 ans, une constituante chargée de fonder les institutions d’une nouvelle république. Ils y placent des hommes politiques qui marquent encore aujourd’hui par leur action la scène politique. Mitterand le florentin, à une époque où il croit plus aux forces de l’intrigue qu’à celle de l’Esprit qu’il évoquera bien plus tard lors de ses derniers vœux aux français, est prêt à sortir du bois pour reprendre la main sur le jeu politique. Daniel Cohn-Bendit, avec son capital de sympathie dont il a toujours su bénéficier, est comme un poisson dans les eaux troubles de ce scénario et, au milieu des intrigues de cour, il parvient à opérer l’alliage entre les radicaux et les partis dits responsables. Chirac, quant à lui, rode autour des allées du pouvoir et attend son tour. Ce rapprochement, au sein de cette constituante fictive entre différents personnalités politiques qui mirent en réalité des décennies à se rencontrer ou à parvenir au pouvoir, opère comme un condensé des récentes années de la cinquième république, synthétisant le désenchantement progressif de la majeure partie de la société lorsqu’aux sirènes d’usine succéderont les sirènes libérales.

Le hold up des barbouzards aurait pu être éliminé de l’histoire et les auteurs auraient pu se consacrer d’avantage aux arcanes de la politique, mais sans doute ont ils voulu garder un des caractères de la série J : une histoire insérée dans un contexte historique général fictif et non pas une hypothèse historique comme sujet principal. Cependant les auteurs en profitent pour pousser le plus loin possible les délires architecturaux de l’époque au point de faire passer pour fortement déficiente l’imagination des concepteurs du Centre Pompidou. tout cela comme si Christo, Wahrol et Costy avaient un crédit illimité auprès de la Mairie de Paris pour financer leurs projets extravagants. Maisons bulles, couleurs acidulées et personnages dessinés à la manière de Caza pullulent dans des mises en scènes paroxysmiques dépassant les projections les plus folles de l’époque, et ce n’est pas un des moindres mérites de cette bande dessinée de nous faire voyager dans cet univers.

Lafigue

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